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Ze blog off de Philippe Mugnier

Tourisme : un ministère aux étranges affaires...

Publié le 14 Mai 2014 par Philippe MUGNIER dans Politique

Le pèlerin est la première forme historique de touriste et trouver la juste place à son ministère a toujours relevé d’un chemin de croix aux voies gouvernementales impénétrables. Le portefeuille du tourisme a cela de particulier qu’il change toujours de place pour se retrouver dans l’idéologie politique dominante du moment : tantôt à l’aménagement du territoire, de l’équipement ou des transports, tantôt à la qualité de la vie ou du temps libre, ou encore à la culture, à l’environnement ou l’industrie,… C’est la nature vagabonde et nomade du touriste qui veut cela : libre, insaisissable, inclassable et bien accueilli par principe quoique souvent préféré chez le voisin. Case ministérielle difficile à trouver car à chaque remaniement se posent les mêmes questions existentielles pour cette industrie : qui est-elle, que pèse-t-elle, où va-t-elle, et surtout…l’aime-t-on ? La première phase des Assises du Tourisme n’aura pas apporté l’amour gouvernemental attendu pour honorer cette « Grande cause nationale ». De là à penser que l’industrie ne mériterait qu’un (sous) ministère d’affaires étrangères aux politiques, il n’y a qu’un pas! Pour mieux faire passer la pilule de la valse gouvernementale, il a fallu le dire avec des fleurs. En ce printemps électoral de repli sur soi, un signal fort est donc venu : globalisation toute et vive l’étranger ! Celui qu’on reçoit en France et achète notre Camembert à Sao Paulo, celui rencontré à l’extérieur de nos frontières ou celui qui l’est devenu en s’expatriant. Pour couronner ce triptyque Commerce Extérieur- Promotion du Tourisme - Français de l’Etranger, une Secrétaire d’Etat née en dehors de l’Hexagone - bien vu ! Rattachée au Quai d’Orsay, la politique du tourisme se calibre donc à l’aune du développement international et de la balance commerciale en synergie avec nos meilleurs ambassadeurs et visiteurs les plus fidèles: les expatriés. Gageons que l’intitulé du Secrétariat d’Etat qui met l’accent sur l’activation de la demande internationale n’oublie pas le travail de fond sur l’offre et le business franco-français. Si la croissance des Grands Magasins s’arrache pour beaucoup en Corée, celui des palais des congrès, hôtels et agences MICE françaises se consolide pour l’essentiel auprès des entreprises du coin. Quant aux grands événements, ils construisent l’attractivité de la France pour indirectement vendre plus de camembert. En attendant le prochain remaniement qui créera – sait-on jamais - un grand Ministère de la Mobilité, veillons à ce que toutes ces affaires-là ne lui soient pas trop étrangères...

 

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Marque territoriale, mutualisation et externalisation : les nouveaux paradigmes du «Country Branding » et du « Place Marketing »

Publié le 22 Avril 2014 par philippemugnier dans Prospective

De l’ère initiale de la représentation simili-touristico-diplomatique, les Offices Nationaux du Tourisme évoluent à la grande satisfaction de l’industrie mondiale (voyagistes, distribution, aérien…) vers des comportements pleinement assumés d’officines de marketing. L’époque pendant laquelle tout au plus 20 destinations majeures dans le monde se battaient pour recueillir les faveurs des vacanciers de quelques tout au plus 10 marchés majeurs en Europe, Amérique du Nord et Asie du Nord-Est est bel et bien révolue. Les caractéristiques des marchés d’alors permettaient aux Offices Nationaux du Tourisme d’investir dans de somptueux bureaux vitrines avec grands renforts de personnels expatriés dans une dizaine de villes (Londres, Berlin, Paris, New York, Tokyo, Milan, Madrid, Los Angeles, Sydney…). Ce temps est révolu. Rares sont les pays dont les finances publiques permettent de bâtir un réseau performant de présence « en propre » dans ­chacun des pays émetteurs. Aussi, le web a remplacé le comptoir d’information. À l’horizon 2020, le nombre de territoires (villes, resorts, régions, pays, regroupement d’états…) affirmant pleinement une vocation touristique et ayant pertinence marketing à promouvoir leur « marque destination » aura encore considérablement augmenté. Qui aurait imaginé il y a encore 5 ans que le Qatar devienne une grande destination touristique ? Demain sera le tour de l'émirat de Sharjah, de la Corée du Nord, du Kazakstan… La concurrence explose côté offre, non seulement du côté des pays mais également des régions et villes qui désormais rentrent dans l’arène marketing. Côté demande, si le « gâteau » mondial à partager est de plus d'1 milliard de touristes aujourd’hui, il sera de plus d’1 milliard huit cent millions en 2030 affirme ­l’Organisation Mondiale du Tourisme. Imagine-t-on des scenarii moins optimistes dus à l’augmentation du coût de l’aérien ? Si oui, alors la ­guérilla marketing entre destinations n’en sera que plus rude pour séduire les voyageurs internationaux « happy few ». Parallèlement, l’affirmation d’économies émergentes en Afrique, Asie et Amérique du Sud… rentrant à leur tour dans l’ère des loisirs multipliera le nombre de marchés émetteurs intéressants à travailler et donc d’opportunités de capter de nouvelles clientèles. En bref, l’offre de destinations continue d'exploser et la demande mondiale sera encore plus diversifiée géographiquement, segmentée sociologiquement, complexifiée­ technologiquement, zappeuse par goûts ou contraintes… Les budgets de ­promotion des destinations doivent alors se répartir sur un nombre croissant de marchés émetteurs - et il est clair que ces sommes n’augmenteront pas propor­tionnellement à la multiplication des marchés à considérer. Cette équation comptable ne peut se résoudre qu’en valorisant les investissements marketing­ au détriment des charges structurelles (locaux, personnels…) des Offices du Tourisme sur chacun des marchés considérés. La mutualisation des moyens et l’outsourcing du marketing des destinations à des sociétés privées aux contrats renouvelés sur résultats est donc l'équation gagnante. Il est souhaitable et prévisible que le politique garant du bien commun reste maître du pilotage du marketing stratégique des destinations. Mais, sous la pression de leur industrie réceptrice aux exigences de yield accrue et de leurs contribuables citoyens davantage attentifs à la bonne gestion de fonds publics, les responsables politiques n’ont pas d’autres choix que d’évoluer vers des structures de promotion plus souples, efficaces, adaptables, véloces, investies pleinement de la culture du retour sur investissement…

Parallèlement  à ce recours accru à l'externalisation marketing sur les marchés internationaux se profile une autre mutation majeure : celle des marques territoriales globales ou dans ses acceptations anglo-saxonnes, du "country branding" ou du "place marketing". La composante tourisme est certes encore aujourd’hui le premier poste d’investissements de promotion extérieure globale des territoires. Mais transversale par essence et identitaire par excellence, l’image touristique nourrit, renforce et crédibilise les autres éléments d’attractivité des territoires en participant aux critères de choix dans le développement d’activités économiques et d’investissements, comme également d’installation de talents (expatriés, étudiants, …) et la venue d’événements médiatiques (sportifs, économiques, diplomatiques, …). Rien de tel en effet que la bonne image touristique d’un territoire pour décider un étudiant de privilégier telle université plutôt qu’une autre de même niveau, pour inviter un investisseur à bâtir une nouvelle usine et réussir à convaincre des conjoints d’expatriés de changer de vie, pour aider une filière agro-alimentaire de diffuser ses produits dans le monde, pour amener un producteur de film star à y tourner son prochain succès…. Bref, la recherche de synergies d’images et de moyens conduit toutes les institutions chargées de l’attractivité d’un territoire (offices du tourisme, bureaux d’export et chambres de commerce, centres culturels,  agences de promotion du cinéma, réseau diplomatique, grands événements, universités....) à désormais mieux travailler ensemble, et ce sous une marque territoriale commune et holistique à forte identité. Cette prise de conscience de la puissance des marques dans une économie globalisée et numérisée bouleverse les missions, structures et modes de gouvernance des traditionnels offices du tourisme. A titre d’exemple au niveau local - inspirée de démarches similaires à Amsterdam Marketing ou encore New York & Company , près de 20 partenaires et institutions économiques de la métropole lyonnaise ont créés dès 2007 la marque territoriale OnlyLyon pilotée par l’ADERLY (Agence pour le Développement Economique de la Région Lyonnaise).  A l’étranger « London & Partners » pilote avec plus de 1000 partenaires la politique d’attractivité de la ville  en faveur des investisseurs, du tourisme, des grands événements et des étudiants. Au niveau régional, le CRT Alsace et Alsace International ont fusionnés depuis janvier 2014 pour créer l’ «Agence Régionale pour l’Attractivité et le Rayonnement de l’Alsace » et exploiter ensemble la marque ImaginAlsace. La marque "Auvergne Nouveau Monde" s'impose quant à elle dans tous les champs de l'attractivité de la région. A niveau national français, pas moins de 4 Ministères ont joint leurs forces en 2013 pour travailler à l’émergence d’une « Marque France ». Les marketeurs du tourisme rentrent ainsi au cœur de problématiques d’attractivité qui dépassent désormais les simples enjeux économiques de l’unique industrie des voyages. A ce titre, les Offices du Tourisme de tous niveaux (local, régional ou national) sont souvent à l’origine et les premiers associés aux projets globaux de « Country Branding » ou de « Place Marketing ». Un nouveau paradigme se dessine donc avec l’émergence des notions de marques partagées, de mutualisation de moyens entre différents organismes et d’externalisation du marketing de l’attractivité des territoires sur les marchés extérieurs.

Philippe Mugnier 

Article publié dans l'ouvrage "Le Marketing du Tourisme" - 3ème édition de 2014 - DUNOD

http://www.dunod.com/entreprise-gestion/entreprise-et-management/marketing-communication/ouvrages-professionnels/marketing-du-tourisme

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Destinations, racontez-nous plus d’histoires !

Publié le 22 Avril 2014 par philippemugnier dans Marketing

Parmi les industries qui aiment nous (et se) raconter des histoires, le tourisme est sur le podium des champions. Dans leurs grands élans créatifs, les industriels et offices du tourisme continuent à nous vendre depuis des décennies des charters entiers de « Destinations de rêves », de sublimes « Best kept secrets » et autres « Trésors cachés» pourtant promus à grands renforts de marketing ou encore de merveilleux « Paradis » sur terre « Where to be » - le plus souvent artificiels. Bref, ne nous racontons pas d’histoires, les professionnels du tourisme - de loisirs comme d’affaires - comptent parmi les Maitres du story-telling de pays « bisounours ». Pourtant, derrière celui-ci se cachent souvent lagons massacrés, esclavage moderne, prisonniers d’opinion, pauvreté criante et démocratie d’opérette. Mais n’est-il pas le propre d’un certain story-telling que de simplifier en narrant, d’embellir en cachant, de séduire en exagérant pour mieux vendre ? Pour paraphraser Edgar Morin – puisque la valeur des vacances tient souvent à la vacance des valeurs - les nouveaux « patronages » du tourisme  éthico-solidaro-responsabilo-durable restent encore loin de gonfler le chiffre d’affaires des professionnels. La machine à (se) raconter des histoires se poursuit alors de plus belle et s’amplifie même davantage par le storytelling des réseaux digitaux. Elle n’est donc pas encore née l’agence de notation spéciale tourisme qui parviendrait à irriguer les hordes de voyageurs vers les destinations AAA championnes de la RSE (Responsabilité Sociale et Environnementale). Notons bien que les clients d’agences ne gobent plus les histoires trompeuses de contrées paradisiaques, même chez Mickey. Ils murissent et tranchent leur choix de destination parfois davantage devant les écrans de BFM et à la lecture de « Courrier International » qu’à l’analyse de magnifiques powerpoints d’agences. Alors pourquoi ne pas leur livrer d’emblée une vérité plus complète, complexe et connexe sur les destinations proposées ? Dès que cet exercice fait, d’autres histoires positives et pleines de sens restent  à raconter. A un brief de projet d’incentive faisant écho à des problématiques managériales, le Bhutan sera par exemple le plus merveilleux des supports et prétextes pour raconter et donner à réfléchir sur des histoires de bonheur, la nation « Arc en Ciel » sur la gestion des diversités, le Costa Rica sur le respect de l’environnement, les Emirats sur les enjeux de globalisation, l’Egypte ou la Tunisie sur la gestion des bouillonnements internes, le Qatar sur la RSE…au sein de l’entreprise ! L’argumentation technique inévitable sur la qualité des plages, les plans de vols, la marque de Champagne et les m² de salles de séminaires n’en gagnera alors que plus de saveur. En respectant davantage l’intelligence de leurs clients, les marqueteurs de destinations oseront alors s’affranchir plus aisément d’un storytelling trop convenu sur les édens chimériques. Entre pros, arrêtons de nous raconter des histoires, inventons-en d’autres !

Article publié dans le 1er numéro du magazine "TendanceNomad" - Mars 2014

http://www.tendancenomad.com

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Utopie touristico-cosmopolite

Publié le 5 Mars 2014 par philippemugnier dans Prospective

Je fais un rêve…En 1949, 13 personnalités de réputation mondiale lancent un appel pour la création d’un corps électoral transnational allant préfigurer une Assemblée Mondiale des Peuples. Cette Assemblée voulant contrebalancer le pouvoir de l’Assemblée Générale de l’ONU qui réunit des représentants d’Etats, non élus par les peuples mais désignés par les Etats. L’Association « Citoyen du Monde » prenait son envol. L’idée exprimée par Guy Marchand est d’une simple logique : à problèmes communaux, élus communaux - à problèmes nationaux, élus nationaux - à problèmes mondiaux, élus mondiaux. Il y a des problèmes mondiaux or il n’y a pas d’élus mondiaux.
La démocratie mondiale n’existe donc pas. La Citoyenneté Mondiale n’existe pas. Tout du moins, pas encore…le tourisme pourrait-elle être cette force donnant le coup de main nécessaire? Depuis l’aube de l’humanité, un grand rêve ne cesse de travailler les hommes : c’est celui du cosmopolitisme. Se nomme citoyen du monde ou cosmopolite quiconque désire œuvrer au rapprochement entre les peuples, considère cette planète comme sa patrie commune, estime que ses habitants forment un peuple commun avec des droits et devoirs communs et en dehors des clivages nationaux, et place l'intérêt de cet ensemble humain au-dessus des intérêts nationaux. Fondé sur l’amour de la paix et de la liberté, sur la haute conscience de l’unité de l’humanité, le sentiment cosmopolite aura contribué, et contribue encore à la tâche de civilisation de la planète et du progrès de l’humanité. A l’heure où le fracas des nationalismes se fait assourdissant et où le thème de la mondialisation heureuse - ou malheureuse selon les analyses- fait la une des journaux, réfléchissons sur l’expression « Citoyen du Monde », sa genèse, son actualité et ce qu’elle peut signifier pour nous professionnels du tourisme ; Même des peuples et dans les cultures dont nous remontons les traces le plus loin dans le passé – en Mésopotamie par exemple, les mythes, les titres et les cartes géographiques témoignent déjà d’une vision universaliste du monde. Il faut pourtant attendre des millénaires pour que soit franchie l’étape suivante et qu’apparaisse la notion de citoyen, celui qui participe à la vie de la Cité. Au IV è siècle a J.C., Diogène de Sinope prétend pour la première fois être « Citoyen du Monde ». Les grecs sont donc les premiers à se fixer pour tâche la pensée conceptuelle de l’unité du monde : ils postulent par principe la commune appartenance de tous ceux qui ont un visage humain. Par le voyage mythique d’Ulysse et la colonisation grecque, on commence à appréhender le monde dans son unité. En Grèce, le passage de l’étranger du statut d’ennemi à celui d’hôte est une des grandes conquêtes de la civilisation humaine.  Les stoïciens formulent vers 315 a J.C. avec leur père fondateur Zénon de Kition une doctrine du cosmopolitisme qui reste en vigueur pendant tous les siècles de l’époque hellénistique et de l’Empire romain. Leur cosmopolitisme est issu du désir de l’individu d’échapper aux ordres préétablis, d’échapper aux liens telluriques, aux appartenances de caste et de se développer en tant que personne. Avec l’appui de la raison, qui se pose comme autonome et prétend à la validité universelle, l’individu - qui va toujours de l’avant et fait sans cesse de nouvelles découvertes - aspire à l’émancipation et à la liberté. Euripide proclame « Partout dans les airs, l’aigle est chez lui, sur toute la terre, l’homme noble est dans sa patrie ». Socrate proclame quant à lui « Je ne suis ni d’Athènes, ni de Corinthe, je suis Citoyen du Monde ». Le deuxième élément constitutif du cosmopolitisme grec remonte à Alexandre, dont le principe fondamental est l’égalité entre les peuples qui ne doivent former qu’une seule communauté. L’expérience de l’empire d’Alexandre engendre l’idée de l’Etat universel. Il ordonne ainsi aux Hellènes et aux Barbares de se mêler comme dans – je cite - un calice d’amour universel. Ils doivent, proclame-t-il, considérer le monde comme leur véritable patrie. Alexandre se considère comme un bienfaiteur de tous les peuples, à qui il apprend à dépasser les frontières et les préjugés nationaux pour servir l’humanité. Alexandre cherche donc à former l’empire universel. Lorsque le monde hellénistique passe progressivement sous l’autorité romaine, les idées et les pratiques cosmopolites deviennent hors d’usage et tombent dans l’oubli pour un millénaire et demi. La mobilité donne place à la sédentarité. A cette époque, le développement de la personnalité n’est recherché en aucune façon. La liberté, considérée à l’origine comme le moteur premier de l’individu, devient une indépendance présomptueuse, une forme de révolte contre l’ordre établi, une révolution contre les puissances, une rébellion contre Dieu lui-même. Dans le cadre de cette évolution, la vie en ce bas monde se trouve dévalorisée par rapport à la vie dans l’au-delà. Le Citoyen du Monde stoïcien était tourné vers le monde, le nouvel universalisme catholique se détournait au contraire du monde pour s’orienter vers l’au-delà. C’est Saint Augustin et les 21 livres de « La Cité de Dieu » qui fixe le cadre de cette pensée. Les choses changent presque d’un coup à partir du milieu du XI ème via le développement des pèlerinages, des croisades, des voyages commerciaux, la constitution de corporations autonomes de bâtisseurs qui marquent le haut Moyen Âge, le développement des marchés et foires internationales (à Anvers, Genève, Lyon, …). A la Renaissance, les humanistes reprennent souvent à la lettre les conceptions du cosmopolitisme de l’Antiquité. Mais à la différence des cosmopolites de l’Antiquité qui vivaient dans de vastes empires multinationaux et polyglottes, les humanistes de la Renaissance vivent dans de minuscules principautés qui se livrent une guerre cruelle. Le cosmopolitisme conçu pendant les siècles du Moyen Âge comme un désir d’unité sous l’autorité d’un même chef spirituel ou temporel déplace à la Renaissance son objectif vers la paix terrestre. Le sens de la vie des humanistes n’est plus celui d’une retraite hors du monde, mais d’une tentative d’exercer une action sur lui. En 1544, Guillaume POSTEL redéfinit le terme de « cosmopolitisme » comme une orbis terrarum concordia, c’est à dire, une concorde mondiale laïque, une fraternité supranationale hors de l’orbite religieuse, fondée sur le libre choix des individus. Puis vient l’explosion planétaire et l’ère des grandes découvertes géographiques. Jusqu’alors, toutes les conceptions universalistes comportaient une réserve tacitement admise : on entendait par « monde » la partie du monde connue, accessible et explorée. Le vieux rêve de l’unité de l’humanité se met alors en œuvre, tout du moins d’un point de vue géographique. Puis vient le véritable siècle du cosmopolitisme : le XVIII ème, celui des Lumières qui prend rapidement une dimension politique. La citation de Pierre BAYLE est éclairante « Pas plus français qu’allemand, anglais ou espagnol, je suis citoyen du monde, je ne suis ni au service de l’empereur ni au service du Roi de France, mais au service de la vérité, elle est ma seule Reine à qui j’ai prêté serment d’obéissance ». Quant à Thomas JEFFERSON, il inscrit la mission universaliste des Etats-Unis dans la Déclaration d’Indépendance : l’Amérique agit pour l’humanité entière. Aux yeux de Locke, la division du monde en Etats séparés et indépendants n’est qu’un effet de la nature mauvaise de l’homme qu’il faut surmonter. Condorcet veut quant à lui voir à la place des nombreux Etats indépendants un Etat Universel englobant l’humanité entière dont la fondation est à la fois souhaitable et inéluctable. Ce même Condorcet  projette la fondation d’un institut universel qui se consacrerait à la création d’une langue universelle. Au XVIII ème, ces pensées optimistes et ces généreux idéaux sont défendus surtout par des intellectuels étonnamment unis et en harmonie en dépit de toutes les différences personnelles ou nationale et de toutes les divergences d’opinion. Les signes extérieurs de cette appartenance sont la fréquentation de certains lieux de rencontre, cafés, caves, bars à huîtres, où se rendent les plus illustres, les invitations occasionnelles ou régulières dans les salons, enfin l’inscription dans des clubs, loges, sociétés savantes ou académies. Paris compte à l’époque jusqu’à 800 salons. Les salons et celles qui les tiennent assument aussi une fonction médiatique et de communication qui revient aujourd’hui à la presse et à la télévision. Tel Internet aujourd’hui, la correspondance est aussi une véritable folie sous les Lumières. Le cosmopolitisme au cours de la seconde moitié du XVIII atteint par contre un sommet. En dépit de la 2ème vague d’expansion et de colonisation des grands Etats européens, le cosmopolitisme recule au XIX et XXème siècle devant les actions nationalistes et impérialistes des Etats souverains. Aussi, pour la première fois, durant le XX ème, le cosmopolitisme est institutionnellement combattu.  Il devient même une injure dans la bouche de Staline ou d’Hitler. Le cosmopolite est un dégénéré. Les thèses conspirationnistes reprennent de la vigueur sur ces cosmopolites forcément illuminati ou juifs qui voudraient contrôler le monde et créer un gouvernement mondial, fossoyeur des libertés et de la paix. Les comportements et les idées cosmopolites se retranchent alors dans un certain nombre de groupes sociaux (les diplomates, savants, artistes, sportifs, …) et dans un certain nombre de réduits (les hôtels internationaux, paquebots, …). Le grand paradoxe de ce XX siècle réside en ceci que nous avons atteint dans le monde entier un degré extrême de sentiment national au moment même où, de tout point de vue rationnel, nous devons trouver les moyens de surmonter le nationalisme. Sur le plan politique, le monde s’est morcelé en près de 200 nations. Parallèlement, l’ONU tente, à travers différentes organisations internationales, de fédérer - globalement ou thématiquement - ces 191 nations dans un objectif de paix et de progrès. Mais à l’ONU, il n’est plus question de cosmopolitisme – il n’est seulement question que d’internationalisme – c’est à dire de gestion des relations entre nations. Les groupements inter- ou supranationaux sont en effet structurés en fonction des appartenances nationales. Au XXème siècle, il n’existe sur le plan pratique aucune organisation politique globale, démocratique et cosmopolite. Le cosmopolitisme institutionnel reste encore aujourd’hui une utopie. Au niveau des individus, le sentiment cosmopolite grandit pourtant. 

Phénomène récent, le tourisme international, jadis réservé à l’aristocratie anglaise - s’est démocratisé en 50 ans à peine à l’échelle de la planète avec plus de 700 millions de voyageurs internationaux – Ce mouvement est exponentiel. En 2020, nous compterons plus de 1,5 milliards de voyages internationaux, soit le double du chiffre de 2004. C’est aujourd’hui la première industrie mondiale. Parallèlement, par la naissance d’une opinion publique mondiale via les media et le web, l’humanité devient une communauté de larmes, de souffrances et de joies. Aucun pays ne reste extérieur à la politique mondiale. En 1969, plus d’un milliard de terriens observe la Terre filmée de la lune…Par ces phénomènes inédits, la conscience de l’unité de l’humanité s’étend, les comportements cosmopolites se démocratisent, l’idée de cosmopolitisme gagne petit à petit des couches plus larges, et ce sur tous les continents, même les plus pauvres. Aussi, un siècle après la création des associations issues de la Loi de 1901, les engagements associatifs prennent une dimension cosmopolites et déconnectée des Etats, qu’ils soient humanitaires (Médecins du Monde, Croix Rouge, …) ou politiques (Forums Sociaux, Attac, Greenpeace…).  De son côté, la notion d’ingérence humanitaire a fait son chemin.  Chacun se mêle de ce qui se passe chez l’autre. Aussi, pour certains, l’avènement du « village planétaire libéral » peut être perçu comme la réalisation de l’utopie cosmopolite. Chacun étant en effet libéré, par le libéralisme, du carcan des Etats nations jugés par certains responsables de nos maux présents, passés et à venir. Suite à ce panorama historique, comment pourrions-nous définir le cosmopolite, le « Citoyen du Monde » ? En résumé, le comportement cosmopolite se fonde sur l’individu qui considère le monde comme sa sphère d’évolution et de développement, où tous les hommes sont semblables. Le cosmopolite n’ignore, ne nie et ne méprise en aucun cas les différences qui se sont historiquement instaurées entre les nations et autres groupements d’affiliation. Mais il ne leur prête aucune signification mystique ou métaphysique. Le cosmopolite veut entrer en contact avec les nations étrangères, leurs habitants, leurs institutions, et leur philosophie, toujours dans l’optique de l’humanité unique. Il ne s’arrête pas aux particularismes, il les assimile.  Le cosmopolitisme antique était la communauté suprême réunissant tous les hommes et les dieux. Au fil des millénaires, on l’a vu,  on finit par désigner sous son nom de cosmopolites tous ceux qui prétendent avoir partout sur la planète un droit à la citoyenneté et tenant pour illégitimes les frontières, fermetures et exclusions, interdictions d’entrer ou de sortir d’un pays, et autre obstacles et barrières. La foi dans le progrès de l’histoire est la condition même d’une appréhension cosmopolite du monde. Au sein de ce monde doit – en second lieu – régner la paix. La paix cherchant sa réalisation avec plus ou moins d’intensité et d’urgence ici-bas ou dans l’au-delà. Erasme a été le premier a ériger en principe politique absolu la nécessité d’un monde sans guerre. La tolérance à l‘égard des êtres résulte de cette impératif de paix. Et au cœur de cet univers uni et pacifique doit – en troisième lieu  - régner la liberté, en particulier la libre circulation. Le cosmopolite doit pouvoir se déplacer librement et sans entraves, agir en toute liberté, aussi bien sur le plan de la participation politique que de l’épanouissement de sa personnalité individuelle. Après ce grand détour politico-philosophico-utopique, une réflexion à méditer : …l’industrie du tourisme n’est-elle pas en train de créer ces hordes de « Citoyens du Monde » ?  
 http://citmonde.free.fr/ 

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10 idées de tourisme expérimental pour vos prochaines vacances

Publié le 3 Mars 2014 par Philippe MUGNIER dans Décalé

1. ARCHEOTOURISME

Refaire à l’identique des voyages que l'on a effectués jadis.
 

2. ANACHRONOTOURISME

1.Voyager muni d’un titre de transport périmé ou par un moyen de locomotion obsolète (chaise à porteurs, grand-bi, palanquin, galère, fiacre, draisine, 2 CV, dirigeable, etc),
2. Visiter une ville étrangère selon les conseils d’un guide de voyage dans une édition ancienne

 

3. CONTRE-TOURISME

1.Voyager en adoptant une conduite systématiquement opposée à celle que recommandent les guides.
Par ext. attitude qui consiste à prendre à contre-pieds les dictons d'inspiration touristique. Par exemple voir

Naples et survivre ou mourir sans avoir vu Naples, décider qu'aucun chemin ne mène à Rome, partir et mourir beaucoup, ne pas ménager sa monture et voyager loin quand même, etc…

2. Courir les monuments et sites touristiques majeurs non pas pour les photographier mais pour immortaliser la vue qui s’offre à contre-champ depuis eux.

4. ESTHÉTOURISME

Voyager d’«Hôtel Bellevue » en « Hôtel Belle Vue » . Photographier, dessiner, ou peindre ladite belle vue qui s’offre, chaque fois, depuis la fenêtre de sa chambre.*

5. KIF-KIF TOURISME

1. Didact.Doctrine touristique selon la¬quelle tous les ailleurs se valent.
2. Partir pour une destination dont le nom est formé par redouble¬ment : Sing-Sing, Bora-Bora, Baden-Baden…

6. MINIMAL TOURISM

Parcourir des espaces dépouillés de grandes dimensions : déserts, tarmacs, parkings d’hypermarchés le dimanche…

7. NEOTOURISME

Courir les lieux du monde qui se vantent d'être nouveaux : Terre Neuve, la Nouvelle Zeelande, New-York, Neudorf…

8. THALASSO EXPERIMENTALE

Prétextant une panne de chaudière ou une coupure d'eau, se faire inviter à prendre un bain chez ses différents amis. Emporter avec soi l’attirail du parfait curiste: savon, shampooing, livre, serviette, peignoir, jeu d'échecs flottant, walkman étanche, algues, Martini…


9. TOURISME

Inclination particulière pour les tours, beffrois, clochers, campaniles, minarets, gratte-ciels…

10. TOURISME UNDERGROUND

Explorer les stations de métro qui portent des noms d’ailleurs : Anvers, Argentine, Babylone, Bir Hakeim, Campo Formio, Crimée, Danube, Iéna, Italie, Liège, Luxembourg, Pyrénées, Rome, Sébastopol, Simplon, Solferino, Stalingrad, Wagram…

Et bien d'autres sur www.latourex.org

 

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Le regard inversé d'Africa for Norway - Chauffe Radi-Aid, chauffe !

Publié le 4 Février 2014 par philippemugnier dans Décalé

Les Africains s'unissent pour sauver les Norvégiens du froid. Comme eux, vous aussi, vous pouvez donner votre radiateur et diffuser de la chaleur. En avant ! Collectez radiateurs, expédiez-les, diffuser de la chaleur, diffusez vos sourires ! Dites un grand oui à l'initiative Radi-Aid ! 

 

Plus sérieusement, voici le coeur du projet Radi-Aid... www.africafornorway.no 

Imagine if every person in Africa saw the “Africa for Norway” video and this was the only information they ever got about Norway. What would they think about Norway?

If we say Africa, what do you think about? Hunger, poverty, crime or AIDS? No wonder, because in fundraising campaigns and media that’s mainly what you hear about.

 The pictures we usually see in fundraisers are of poor African children. Hunger and poverty is ugly, and it calls for action. But while these images can engage people in the short term, we are concerned that many people simply give up because it seems like nothing is getting better. Africa should not just be something that people either give to, or give up on.

 The truth is that there are many positive developments in African countries, and we want these to become known. We need to change the simplistic explanations of problems in Africa. We need to educate ourselves on the complex issues and get more focus on how western countries have a negative impact on Africa’s development. If we want to address the problems the world is facing we need to do it based on knowledge and respect.

 

WHAT DO WE WANT ?

 1. Fundraising should not be based on exploiting stereotypes

2. Most of us just get tired if all we see is sad pictures of what is happening in the world, instead of real changes.

 3. We want better information about what is going on in the world, in schools, in TV and media.

4. We want to see more nuances. We want to know about positive developments in Africa and developing countries, not only about crises, poverty and AIDS. We need more attention on how western countries have a negative impact on developing countries.

5. Media: Show respect. Media should become more ethical in their reporting. Would you print a photo of a starving white baby without permission? The same rules must apply when journalists are covering the rest of the world as it does when they are in their home country.

6. Aid must be based on real needs, not “good” intentions. Aid is just one part of a bigger picture; we must have cooperation and investments, and change other structures that hold back development in poorer countries. Aid is not the only answer.

www.africafornorway.no

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SNCF : grandeur et décadence du principe horloger

Publié le 17 Décembre 2013 par philippemugnier dans Décalé

La SNCF aime les horaires précis et déteste les chiffres ronds. Ce samedi, journée de grands départs des vacances, je poirote déjà depuis 30mn devant le seul guichet ouvert sur 3 de la gare SNCF de Cluses, fief haut-savoyard du décolletage et de l’horlogerie. Devant moi, plus de 15 personnes commencent à tourner en bourrique. Tout l’effet destressant de leurs vacances à la montagne part en fumée. Par bonheur, la guichetière est protégée d’une vitre. Devant le comptoir, un joli panonceau vous rend soit dingue, soit vous amuse pendant cette attente interminable. Ce jour, je fais le choix de la seconde option et m’évade de cette queue par la pensée en me lançant dans de savants calculs.

Ces derniers sont complexes mais vérifiez bien, le préposé effectuera bien 7 heures par jour X 5 jours = 35 h par semaine. Exactement 3h55 de travail entre 8h10 et 12h05 puis 3h05 de labeur entre 14h35 à 17h40. 3h55 + 3h05 = 7 !!! Le compte est bon. 7 heures par jour ! De ce panonceau Kafkaïen, Jacques Prévert ou Boris Vian en auraient fait de superbes poèmes et chansons surréalistes. Y aurait-il un savant horloger à la SNCF de Cluses qui pourrait m’expliquer pourquoi l’option 8h-12h et 14h30-17h30 n’a pas été retenue pour l’ouverture des guichets? Solidarité des ouvriers du rail avec ceux du décolletage et de l’horlogerie ? Crise oblige, il s’agit certainement de relancer l’industrie de la montre… http://www.musee-cluses.fr

 

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En vacance de soi - devenir un autre, vivre une autre vie: ce sera l'évasion de demain (par Jacques Attali)

Publié le 8 Juillet 2012 par Jacques ATTALI dans Prospective

Pour beaucoup, (parmi  ceux qui peuvent se permettre de quitter leur emploi pendant un temps),  les vacances ne sont pas différentes de ce qu’elles étaient il y a cinquante ans : la maison de famille, la plage, le camping. De plus, à travers le monde, des centaines de millions de gens rejoignent chaque année ceux à qui l’économie permet de reconstituer par un repos leur force de travail, pour améliorer la rentabilité des entreprises.

Pourtant, en fait, là comme ailleurs, des changements considérables sont en cours : de plus en plus de gens, dans les pays développés ou en développement, sont privés de vacances par la crise financière et par la peur de la précarité. Ceux qui peuvent encore en prendre les  organisent  autrement :  ils  choisissent des périodes de plus en plus courtes et différenciés,  soit parce  qu’ils doivent les diviser en tenant compte d’agendas complexes , comme  dans les familles recomposées ;  soit parce  qu’ils doivent, comme de plus en plus de jeunes, les raccourcir et  travailler en été  pour financer leurs études.  Soit enfin que la crise impose une telle pression que chacun, s’il le peut, prend un maximum de vacances, en attendant la catastrophe,  que  tous  pressentent.

De plus,  pour beaucoup de gens, les vacances ne sont plus seulement, comme l’étymologie le  laisse croire, un moment de vide.  Pour  certains, (et en particulier  les gens en retraite, en principe en vacances perpétuelles), elles constituent  des occasions de s’instruire, de  se trouver, de réfléchir.  Certains de ceux-là courent le monde, de façon épuisante. D’autres veulent au contraire  s’isoler du monde, pour un temps au moins.    D’autres enfin partagent la propriété ou l’échange de lieux de vacances, qu’ils utilisent de façon intermittente.

L’évolution des vacances ne s’arrêtera pas là ; d’autres tendances, beaucoup plus radicales sont à l’œuvre. On peut imaginer même  qu’un jour, pas si lointain sans doute, on assistera  non seulement au  temps partagé des lieux de vacances,  mais à  l’échange de vies : prendre,  pendant un temps,   des vacances de soi ;   devenir  un autre ;  vivre une autre vie, y compris   sentimentale.   Parce qu’on n’a aucune certitude de vivre plusieurs vies successives, on s’installera, pour un temps, (pour l’essentiel à l’intérieur de son groupe social, et  plus rarement en en changeant),  comme paysan ou  ouvrier, ou cadre. Dans son pays ou dans un autre.

Partir ainsi de soi pour un temps  servira non à   reconstituer  la force de travail, mais la force mentale de vivre une seule vie, pour ceux qui n’ont pas accès au luxe majeur de l’avenir : vivre à la fois plusieurs vies, être multiple ; qui est au fond aujourd’hui le véritable luxe.  
Cela peut paraitre fou. Pourtant, bien des gens déjà font l’effort d’échapper à leur vie programmée.  Beaucoup plus de gens qu’on ne croit disparaissent à jamais de leur plein gré.



C’est évidemment un traumatisme pour leur entourage et, comme dans tous les domaines de la vie, on finira par accepter en toute transparence ce que des précurseurs osent faire en violation des lois et des règles morales. Comme on a accepté, après bien des scandales, le divorce, on acceptera sans doute un jour en toute transparence,  le divorce provisoire, la vie multiple passagère,  la vacance de la famille,  en lieu et place des vacances familiales.

Pensez y bien, et vous verrez que, d’une certaine façon, c’est déjà en germe dans la vie quotidienne de tous  et, plus encore,  dans les fantasmes de chacun.

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Le tour du monde des iconoclastes - épisode 2 : de la conservation de la patate au plan divin

Publié le 5 Juillet 2012 par philippemugnier dans Tour du Monde

C’est l’histoire d’un mec, qui sur l’insistance de sa femme voulant creuser un trou pour conserver les patates dans sa cave, transforme le modeste orifice en temple troglodyte de 21 mètres de profondeur (l’équivalent d’un immeuble de 7 étages !) sous sa maison… En 1983, Levon ARAKELYAN est un modeste manoeuvre dans le batiment et fait des va-et-vient de plusieurs mois entre l'Arménie et la Russie. Il reçoit soudain la visite d’un ange éblouissant et architecte en chef dans sa modeste maison de Arinj, proche banlieue de Erevan. L’ordre de l’ange est clair (sous la dictature, ça rigole pas...) : «  Je te confie un boulot – tu vas vivre 96 ans et des images vont t’apparaître pendant toutes ces années. Respecte ces ordres scrupuleusement - Constuit moi une cathédrale !».

La spiritualité c’est bien beau en URSS athée - le temple attendra, mais en cette période de disette soviétique, sa femme Tosya se fait plus insistante « J’ai besoin d’un trou pour bien conserver les patates pendant l’hiver ». Deux ans plus tard en 1985, pour calmer son épouse Tosya devenue sérieusement menaçante, il prend son courage à deux mains et creuse le dur basalte de sa cave que tout le village juge impénétrable. Avec trois verres de cognacs arménien, l’œuvre est plus facile – le trou à patates est achevé mais sa peine n’est pas terminée - l'ange n'a pas la mémoire courte. Surprise, l’ange revient en le rappelant à l’ordre et sa vie bascule définitivement. Il démissionne de son boulot pour désormais ne plus  se consacrer qu’à l’exécution du plan divin dans sa maison : creuser une cathédrale souterraine. Sa femme ramenera la pitance mais le salaire de Levon en moins, il n’y a plus de patates pour sa

famille de 4 enfants qui s’enfonce dans la misère. Plutôt que de s’élever alors vers le ciel, Levon creuse, creuse et creuse encore  17 heures par jour. La famille survit tout juste.  Mais sa force est surnaturelle, il creuse, creuse, creuse – à la force unique de sa main et sculpte cavités, chapelles, croix, alcoves…. Fort ému, Boris

ELTISNE (après une visite à l’usine de Cognac Arménien ARARAT) en visite à Erevan lui offre de beaux outils bien plus pratiques. Conservés religieusement, Levon ne s’en servira jamais – il continue avec acharnement avec ses maigres ciseaux et marteaux. 24 ans après l’apparition de l’ange et une famille qui s’enfonce encore plus dans la pauvreté, le chef d’œuvre est magnifique – une véritable merveille souterraine. « Tout me vient en rêve

pendant la nuit et au réveil, mon travail de la journée est très clair et chacun des centimètres est conforme au plan” dit Levon « Je ne veux pas sortir de cette cave, ce lieu est le mien et ma vie spirituelle est désormais totalement séparée du monde séculaire et ses problèmes ». Entre-temps, il évacue du sol plus de 450 camions de pierre et terre pour son œuvre en ayant bien en tête d’exécuter une cathédrale souterraine de 74 cavités – « Conformément à l’ordre » dira t-il. Impossible, la mort l’a emporté en février 2009 soit 30 ans avant ses 96 ans annoncés par l’ange qui n'aura ainsi pas tenu parole alors que Levon, lui - a bien joué le jeu - scrupuleusement ! Levon n'aura alors achevé "que" 8 pièces cavités (et tout autant de couloirs et escaliers) - un travail de titan. Sa veuve Tosya que j’ai eu l’honneur de rencontrer est évidemment

inconsolable...(photo ci-contre, devant une autre oeuvre de Levon : le mythique Mont Ararat pardi !). Depuis, plus de 40 000 visiteurs sont venus découvrir l’œuvre de son défunt mari. La famille est définitivement sortie de la misère - n’a jamais pu s'offrir autant de patates et de capacité de stockage sous leur modeste demeure et merveilleux jardin

mais Levan n'est plus là. Cette histoire est belle et triste. Des gens forts simples pour une vie et oeuvre extra-ordinaires.Venez visiter cet endroit, Tosya a besoin de comprendre que son mari a bel et bien réalisé une oeuvre prodigieuse de sa vie comme du sous-sol de sa maison modeste pour la postérité.  Merci Tosya de ton émotion et la bonté de ton accueil. Ton Levon a été un être extraordinaire. That’s all folks - c'est en Arménie.

 

 

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L'horreur du commerce et tourisme de transplantation

Publié le 13 Mars 2012 par Philippe MUGNIER dans Politique

Découragés par des listes d’attente interminables, des patients fortunés parcourent des milliers de kilomètres pour recevoir un rein, un coeur ou une cornée sans trop se soucier de leur provenance. Cet affreux trafic repose sur le manque de scrupules des uns et le manque d’argent des autres. Moins visible, le commerce des transplantations et le niveau type de tourisme qu'il génère repousse les barrières éthiques au seul profit de l’offre et de la demande. Face à la pénurie d’organes des pays développés, des donneurs des pays pauvres poussés par la pauvreté sont prêts à sacrifier un rein ou une cornée, quitte à rester ensuite sans soins.

L’enfer des donneurs "malgré eux"

"Dans le Pakistan rural, Haleem Bibi n’a pas eu le choix pour aider sa famille après la sévère blessure à la main de son

mari. Pour joindre les deux bouts en février de l’année dernière, cette mère de 7 enfants a vendu un de ses reins pour près de 1 500 dollars à une clinique s’occupant de clients étrangers, prêts à débourser plus de 40 000 dollars pour une transplantation d’organe. Quelques mois plus tard, la famille de Bibi croule toujours sous les dettes et sa santé s’est détériorée après n’avoir reçu aucun soin post-opératoire, une constante pour ce type de commerce". Tel est le tableau effrayant qui ouvre le dossier du Bulletin de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Des milliers de personnes pauvres du Pakistan mais également d’autres pays se retrouvent exploités sur le marché international des organes. Selon l’OMS, près de 10 % des 63 000 greffes de reins réalisées chaque année dans le monde impliquent le paiement des donneurs non-apparentés et de différentes nationalités. 

En Chine, ce sont les organes des condamnés à mort qui trouvent là un débouché financièrement juteux. L’origine des greffons permet même de programmer les transplantations selon le choix du "client". Mais le pays se s'est récemment engagé à ne plus recourir à ce type de pratiques lors de la conférence de Guangzhou sur les transplantations… évitant ainsi une mauvaise publicité quelques mois avant le début des Jeux Olympiques de Pékin. Le rouleau médiatique compresseur des JO étant désormais terminé, retrouvons vigilence...

Selon Organs Watch, projet indépendant de scientifiques, la liste des pays soupçonnés de ce type de trafic est longue : Pakistan, Chine, mais aussi Afrique du sud, Inde, Moldavie, Brésil…

Favoriser les alternatives au don pour mettre fin à ce tourisme morbide

En 2006, en France, près de 12 400 personnes ont eu besoin d’une greffe d’organes et 229 patients sont décédés faute de greffon. Chaque année, le nombre de personnes inscrites en liste d’attente est plus élevé (+ 4 % en 2006) et le décalage entre le nombre de nouveaux inscrits (5 433 en 2006) et le nombre de greffes réalisées (4 426 en 2006) reste important.

Différentes approches ont tenté de lutter contre le manque d’organes disponibles.

Parallèlement, la recherche progresse tentant de mettre au point des alternatives au don d'organes, comme les greffes d’organes d’animaux, des organes artificiels ou la mise en culture de cellules ou d’organes humains. Enfin, des soins préventifs s’avèrent nécessaires pour empêcher l’apparition de maladies nécessitant des greffes. Mais aucune de ces mesures ne saurait constituer des solutions crédibles dans les 5 à 10 ans à venir.

Faut-il autoriser le commerce d’organes ?

En 1991, l’Assemblée mondiale de la santé adopte le principe de l’interdiction du commerce d’organes : "Le corps humain et ses organes ne peuvent être l’objet de transactions commerciales. De ce fait, donner ou recevoir paiement (incluant toute forme de compensation ou de récompense) pour des organes doit être interdite".

Mais aujourd’hui, certains professionnels de santé vont jusqu’à remettre en cause ce principe. C’est le cas de Amy Friedman

chirurgien américain spécialisé dans les transplantations qui plaide dans le British Medical Journal pour un paiement des donneurs vivants non-apparentés. Selon lui, ce procédé permettrait d’augmenter l’offre via un marché légal et d’éliminer ainsi les trafics, en rendant la procédure plus claire pour toutes les participants. Outre des réserves éthiques évidentes, un tel système (déjà en place en Arabie Saoudite) attire immanquablement les catégories les plus pauvres de la population sans pour autant répondre pleinement à la pénurie de greffons. Enfin, une officialisation de ce commerce ne mettrait pas pour autant fin au trafic d’organes dans les pays défavorisés, où de nombreux candidats au don resteront séduits par l’argent, ou devront céder à des pressions autres que financières. Même en cas d’adoption de règles éthiques dans ces pays, il sera plus que difficile de les faire respecter avec un système sanitaire insuffisamment structuré.


Un système de transplantation basé sur l’argent devrait immanquablement accroître les inégalités, jusqu’à donner un prix à l’intégrité du corps ou à la dignité. A l’inverse, un système basé sur la solidarité et le don avec pour seule motivation le fait de sauver des vies n’apparaît pas suffisant pour régler le problème de manque de greffons.

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