Je n’ai aucune sympathie intellectuelle ou politique particulière pour Monsieur Bolloré et je ne suis nullement dupe de ses visées "civilisationnelles", qu’il ne prend même plus la peine de dissimuler. Donc acte, il faut au moins lui reconnaître le mérite de la transparence. Mais les derniers rebondissements de l’affaire Grasset me mettent mal à l’aise pour une autre raison.
Car enfin, de quoi parle-t-on exactement ? D’une maison historique au nom et catalogue prestigieux certes (bien qu'elle publie aussi parfois des essais décevants, malgré leur signature alléchante, visiblement vite et mal écrits, avec des coquilles persistantes), mais qui pèse à peine 12 millions d’euros de chiffre d’affaires. Une PME, en somme, comme il y en a pas mal à tous les coins de rue de Paris et de province, sans vouloir manquer de respect pour cette noble institution qu'est Grasset. La maison doit ainsi certainement vendre moins de deux millions de livres annuellement, soit moins de 0,5% de part du marché national. Cet ordre de grandeur suffit déjà à relativiser les trémolos sur la prétendue toute-puissance intellectuelle de son actuel et futur catalogue dans la formation de l’opinion publique. Et pourtant, dans cette petite mécanique éditoriale, son PDG Olivier Nora aurait perçu plus d’un million d’euros par an de rémunération.
Un million ! Et aucun écrivain démissionnaire de chez Grasset ne semble s’en émouvoir publiquement, eux qui veulent défendre le pluralisme éditorial et les auteurs...Circulez, il n'y a aucun sujet !
Car pendant ce temps, dans la chaîne du livre française, celui qui produit la seule richesse irremplaçable — l’écrivain — demeure le parent pauvre du système. Sans auteur, il n’y a ni manuscrit, ni catalogue, ni rentrée littéraire, ni prix, ni prestige mondain, ni dîners germanopratins, ni vanité éditoriale. Rien. Et pourtant, c’est l'auteur que l’on paie le moins, le plus tard, le plus chichement, souvent avec cette condescendance bien française qui consiste à lui faire comprendre qu’il devrait déjà s’estimer heureux d’être publié. Combien d'auteurs vivent de leur plume ? Comme les ONG, les maisons d'éditions, reposent sur un modèle économique basé sur le quasi bénévolat de la presque totalité de leurs auteurs.
Le scandale n’est donc pas seulement moral. Il est économique. Il est même systémique. Car cette affaire Grasset-Nora met en lumière une vérité que le petit monde de l’édition préfère soigneusement tenir hors champ et débat : la valeur produite par les auteurs retourne trop peu aux auteurs. Elle est captée ailleurs — par les structures, les appareils, les intermédiaires, les hiérarchies, et manifestement, dans certains cas, par des niveaux de rémunération devenus indéfendables. Il serait d’ailleurs salutaire, pour une fois, de pousser la transparence jusqu’au bout. Qu’on regarde les rémunérations des dirigeants des autres grandes maisons. Qu’on ouvre les fenêtres. Qu’on compare. Qu’on mette enfin des chiffres sur les postures morales. On découvrirait peut-être que le cas Grasset-Nora n’a rien d’une anomalie, et qu’il relève bien davantage du symptôme.
Que les grandes maisons d'éditions ne viennent pas ensuite nous expliquer que tout le secteur serait intrinsèquement fragile, qu’il faudrait sans cesse arbitrer, rationaliser, comprimer, sélectionner, réduire les risques, rogner les avances, publier moins, accompagner moins, défendre moins les livres en librairie. Car si l’on trouve plus d’un million d’euros pour rémunérer le patron d’une PME de moins de 40 salariés, soit un dixième du chiffre d'affaires de la maison, qu’on ne prétende pas ensuite qu’il n’y a plus d’argent pour mieux payer les écrivains, accueillir davantage de voix, soutenir des textes moins formatés ou laisser aux livres le temps d’exister.
Et dans ce contexte, certains "gardiens" du livre s’offusquent de la montée spectaculaire de l’autoédition...de tous les auteurs qui leur grignotent des parts de marchés, alors qu'ils ne leurs laissent pas d'autre choix que de court-circuiter ces même maisons d'éditions... Soyons clair, l’autoédition est aussi la conséquence d’un système qui rémunère mal ses créateurs tout en survalorisant ses gestionnaires. À cela s’ajoute le snobisme persistant d’une partie du monde du livre (librairies, médias..) à l’égard des auteurs autoédités, comme si une petite aristocratie culturelle continuait à décider seule de ce qui mérite d’exister.
Or, lors de la dernière édition du Festival du Livre de Paris, j’ai été frappé par l’enthousiasme d’un public très jeune, très nombreux, venu rencontrer ses auteurs de "niche" (dark romance, fantasy...), de véritables stars de la plume dont certaines ont fait de belles fortunes personnelles dans l’autoédition. Crise de la lecture des jeunes ? Il y a visiblement de nouvelles dynamiques en jeux. Car si les chiffres de fréquentation de cette grande messe annuelle du livre au Grand Palais ont explosé cette année, c'est grâce à eux, ces auteurs nouvelle génération. Ces véritables anarchistes du secteur de la création et de l'édition qui drainent des foules de jeunes lecteurs ! J'ai vu dans ce salon une ferveur réelle, massive, que beaucoup de maisons d'éditions installées regardent encore de haut (bien qu'elles aient été installées sur le plancher du Grand Palais, les petits éditeurs de "genres mineurs" et autres stars de l'autoédition relégués au balcon de l'édifice de verre...). C’est sans doute cela, au fond, le plus révélateur : le monde de l’édition méprise souvent ce que les lecteurs, eux, ont déjà choisi.
Et depuis peu, les cartes sont de nouveaux rabattues : Hachette Livre du groupe Lagardère et Bolloré a été le premier — et je crois encore le seul industriel de la distribution à ce jour — à accepter et permettre logistiquement, que les auteurs autoédités puissent être aisément diffusés en trois clics dans toutes les librairies physiques, de la grosse FNAC au petit libraire indépendant de quartier, du fin fond de l'Auvergne, d'Italie ou du Québec. Voilà donc un nouvel axe de développement pour les libraires qui veulent bien soutenir le travail des auteurs-éditeurs, une manière habile d'élargir leur offre, de diversifier leurs clientèles et ainsi d'améliorer leurs marges si difficiles à construire. L'autoédition n'est donc plus, par défaut, le domaine réservé d'Amazon KDP, car elle peut enfin aisément rentrer en librairie physique, sans passer par les imprimeries et les livreurs du géant américain ! On avance, on avance...
Auteur depuis 2018 de 7 premiers ouvrages qui ont su trouver leur public grâce à Amazon KDP et des librairies complices et intelligentes, à défaut d'éditeur volontaire, je bénéficie moi-même depuis mars 2026 de cette logistique Hachette Livre pour mon 1er roman « FERT – les veilleurs du col » imprimé en France par la plateforme Bookelis, disponible à la commande, comme n'importe quel ouvrage de grande maison d'édition dans toutes les librairies indépendantes du monde.
Voici enfin un vrai modèle gagnant-gagnant et vertueux pour l'auteur que je suis, le libraire qui voudra bien défendre mon travail et le lecteur qui ne veut pas cautionner Amazon.
Quant aux grands éditeurs, ils continueront à diffuser leurs auteurs aussi bien en librairie et en grande surface que sur la célèbre plateforme américaine, sans pour autant s’exposer au boycott des libraires, pourtant souvent prompts à le pratiquer contre les auteurs autoédités, liés jadis malgré eux et par défaut, au sulfureux imprimeur Amazon. Secret de polichinelle, ce dernier imprime également les ouvrages de grandes maisons comme L'Harmattan et tant d'autres qui ornent les rayons des libraires, mais chut - ne l'ébruitez pas trop...
Merci donc à l'imprimeur-distributeur Amazon-KDP qui permet aux auteurs de trouver boutique que maisons d'éditions et libraires n'offrent pas ou peu. La diversité éditoriale y gagne. Merci également à Hachette Livre de l'empire Bolloré, qui sait aussi inventer de nouveaux modèles pour donner leur chance aux petits auteurs en leur ouvrant - en France comme à l'étranger - les portes des librairies indépendantes.
Merci surtout à ces dernières qui savent chaque jour se réinventer.
Philippe Mugnier - auteur-éditeur - Que d'histoires !
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